Depuis le début de la semaine à Rome, les voix s'élèvent pour demander - notamment - une meilleure redistribution des revenus aux joueurs et joueuses dans les tournois du Grand Chelem, laissant même planer la possibilité d'un boycott. Voici tout ce qu'il faut savoir sur le conflit qui dure depuis maintenant plus d'un an.
Après l'altitude madrilène, joueurs et joueuses ont posé leurs bagages à Rome pour le dernier grand rendez-vous avant Roland-Garros (24 mai-7 juin). Si le Masters 1000 et WTA 1000 italien (5-17 mai) s'apparente à une dernière répétition générale, avec des conditions de jeu similaires à celles Porte d'Auteuil, c'est un tout autre sujet qui agite les deux circuits depuis le début de la semaine. Celui (notamment) de la part des revenus générés par les tournois du Grand Chelems destinée aux joueurs et joueuses, qu'ils jugent largement insuffisante.
Si le conflit dure depuis maintenant plus d'un an, les tensions sont reparties de plus belle après l'annonce officielle du prize-money de Roland-Garros, particulièrement dans le collimateur des joueurs et joueuses. Un communiqué, signé par une vingtaine de stars des deux circuits, a été publié dimanche 3 mai. Mardi, la numéro une mondiale Aryna Sabalenka a évoqué un éventuel boycott, soutenue - entre autres - par son homologue masculin Jannik Sinner. Voici tout ce qu'il faut savoir sur les revendications des joueurs et joueuses.
• Que réclament les joueurs et les joueuses?
Leur combat porte sur trois revendications principales. La première, qui est le plus souvent citée et fait le plus grand bruit, concerne le prize-money dans les tournois du Grand Chelem. Alors que sur les Masters 1000/WTA 1000, environ 22% des revenus sont redistribués aux joueurs et joueuses, le pourcentage est bien plus faible dans les quatre Majeurs, qui réalisent pourtant le plus de recettes. A noter qu'à l'inverse des autres tournois, régis par l'ATP et la WTA, les quatre Grand Chelems opèrent chacun indépendamment et sont donc libres de répartir leurs revenus comme ils le souhaitent.
Les joueurs et joueuses demandent ainsi une plus grosse part du gâteau. D'autant plus que les revenus des Grand Chelems ne cessent d'augmenter et ce, plus rapidement que le prize-money. Pire, malgré l'augmentation considérable de la dotation en valeur absolue, la part redistribuée aux joueurs a diminué ou, au mieux, est restée la même, entre 2019 et 2024. C'est ce qu'indique SportsBall, média spécialiste de la data dans le sport, qui a synthétisé le débat dans une vidéo largement saluée par les joueurs.
Sur le même modèle que ce que font les "combined events", les tournois où cohabitent ATP et WTA lors des Masters 1000/WTA 1000, ils revendiquent une rétrocession de 22% des revenus des tournois du Grand Chelem d'ici 2030.
Autre revendication: une meilleure prise en compte de leur bien-être, à travers les assurances en cas de blessure et de problème de santé, le plan de retraite, les congés maternité ou encore les ressources en santé mentale. Pour cela, les joueurs et joueuses souhaitent que les tournois du Grand Chelem contribuent au programme d'aide sociale, déjà pris en charge par l'ATP et la WTA. en commençant par y injecter, chacun, 4 millions de dollars. Avec un objectif de 12 millions de dollars par Grand Chelem d'ici 2030.
"Il n'y a eu aucun échange concernant le bien-être des joueurs et aucun progrès vers la mise en place d'un mécanisme formel de consultation des joueurs dans la prise de décision des Grands Chelems", est-il pointé dans le communiqué.
Enfin, ils demandent une véritable place dans la gouvernance des Grand Chelems, notamment dans les prises de décision. C'est bien cette absence de dialogue qui est aujourd'hui au cœur du conflit, alors que des discussions ont été entamées depuis plus d'un an. Si la création d'un conseil des joueurs en Grand Chelem a été évoquée, les joueurs sont fermes: ils n'en veulent pas tant qu'ils ne constatent pas, déjà, des améliorations concrètes sur leurs deux premières revendications.
"Alors que d’autres grands sports internationaux modernisent leur gouvernance, fédèrent les parties prenantes et créent de la valeur à long terme, les tournois du Grand Chelem restent réfractaires au changement. L’absence de consultation des joueurs et le manque persistant d’investissement dans leur bien-être témoignent d’un système qui ne représente pas suffisamment les intérêts de ceux qui sont au cœur du succès de ce sport", dénoncent-ils.
• Depuis quand?
S'il s'agit d'un sujet qui revient régulièrement sur la table depuis plusieurs années, la révolte s'est intensifiée depuis maintenant plus d'un an. Juste avant le début de la saison sur terre battue, en avril 2025, les membres des top 20 masculin et féminin avaient signé et adressé une lettre aux organisateurs des quatre Grands Chelems avec ces revendications.
"Dans un monde équitable", la répartition des revenus entre les quatre Grands Chelems et les joueurs devrait être de "50-50", avait alors estimé Casper Ruud. Je pense que ça n'arrivera jamais. Mais si on arrive à s'en rapprocher... Chaque point de pourcentage peut aider."
L'ex-numéro deux mondial avait aussi, déjà, regretté l'absence de concertation. A l'exception de Wimbledon, "ces dernières années, les Grands Chelems ont décidé de faire débuter le tournoi un jour plus tôt", avait souligné le Norvégien. "La plupart des organisateurs prennent ce type de décisions sans même parler aux joueurs ou les consulter. Il y a certaines choses que les Grands Chelems ont faites qui nous (les joueurs, NDLR) font sentir qu'il est temps de réagir, de demander une réunion et de discuter de certains sujets." Des réunions avaient ensuite eu lieu à Roland-Garros et à l'US Open, en septembre.
• Pourquoi Roland-Garros est particulièrement dans le collimateur?
Il y a trois semaines, lors de la présentation de Roland-Garros 2026, Amélie Mauresmo était plutôt fière d'annoncer une dotation globale de 61.723 millions d'euros, soit une augmentation de 9,53% par rapport à 2025. Problème: les recettes du Grand Chelem parisien ont, elles, augmenté de 14%. Ce qui n'a pas échappé aux acteurs principaux du circuit. "La part des joueurs dans les revenus du tournoi de Roland-Garros a diminué, passant de 15,5% en 2024 à 14,9% prévus pour 2026", avancent-ils dans leur communiqué. "Alors que Roland-Garros s’apprête à enregistrer des revenus records (plus de 400 millions estimés en 2026), les joueurs reçoivent donc une part décroissante de la valeur qu’ils contribuent à créer."
Et, en valeur absolue, le Grand Chelem parisien est le moins généreux de quatre. En 2025, l'US Open avait une dotation globale de 76.4 millions d'euros, tandis que l'Open d'Australie en janvier dernier avait un prize-money qui s'élevait au total à 68.75 millions d'euros. Wimbledon est avant-dernier avec 61.9 millions d'euros distribués en 2025.
"Cette annonce ne fait rien pour résoudre les problèmes structurels que les joueurs soulèvent de manière constante et raisonnable depuis un an", résument les joueurs dans leur communiqué. "Un effort conséquent a été porté sur les trois premiers tours", avait, de son côté, fait valoir la directrice de Roland-Garros, Amélie Mauresmo, lors de la présentation de l'édition 2026.
• Qui a signé le communiqué?
- WTA: Aryna Sabalenka (n°1), Iga Swiatek (n°3), Coco Gauff (n°4), Jessica Pegula (n°5), Mirra Andreeva (n°7), Jasmine Paolini (n°8), Madison Keys (n°19), Zheng Qinwen (n°32), Emma Navarro (n°35), Paula Badosa (n°102)
- ATP: Jannik Sinner (n°1), Carlos Alcaraz (n°2), Alexander Zverev (n°3), Taylor Fritz (n°7), Alex De Minaur (n°8), Daniil Medvedev (n°9), Andrey Rublev (n°14), Casper Ruud (n°25), Stefanos Tsitsipas (n°75).
Les signataires, dont la liste complète a été partagée par Tennis Majors, affirment rester "unis dans leur volonté de voir des avancées concrètes", tant sur une "répartition équitable des revenus" que sur "la manière dont ce sport est gouverné".
• Quels sont les arguments des joueurs et joueuses?
"Nous faisons le show. Sans nous, il n’y aurait pas de tournois, sans nous, il n’y aurait pas de divertissement, je pense que nous méritons d’être mieux payés", a lâché sans détour la numéro une mondiale Aryna Sabalenka en conférence de presse d'avant-tournoi à Rome, mardi.
En tant qu'acteurs principaux, les joueurs estiment ainsi qu'ils méritent de recevoir davantage. "C'est une question de respect… Je pense que nous donnons bien plus que nous ne recevons", a abondé Jannik Sinner, numéro un mondial, jeudi. "Je ne parle pas seulement des meilleurs joueurs; cela concerne tous les joueurs, hommes et femmes, car les circuits masculin et féminin sont unis sur ce point."
Surtout, la répartition des profits est bien inférieure à ce qui se fait dans d'autres grands sports. "En tant que joueur, je ne trouve pas ça juste. Si on compare avec d'autres sports majeurs, ils sont plus proches de 50%", des revenus générés, soulignait Casper Ruud dès l'an dernier. C'est le cas notamment de la Premier League (61%), de la NBA et de la NHL (50%), ou encore de la NFL et MLB (47%), comme le montre un graphique réalisé il y a deux ans par le média américain Vox. Le tennis est loin, très loin derrière.

Un partage plus équitable permettrait, surtout, les joueurs et joueuses moins bien classées, comme l'a rappelé Coco Gauff. "Les gens croient qu'on en veut toujours plus. Mais ce n’est pas seulement pour nous. Quand on voit les sommes colossales que rapportent les tournois du Grand Chelem, c’est triste de constater que des joueurs du top 200 peinent encore à joindre les deux bouts. Je veux laisser ce sport en meilleur état que je ne l’ai trouvé", a fait valoir la jeune Américaine devant les médias à Rome.
D'autant plus que le prize-money annoncé n'arrive jamais entièrement sur le compte en banque des joueurs, soumis à des taxes à la source. "Vous payez des impôts sur vos gains dans le pays où vous jouez", avait expliqué Holger Rune sur X en juin 2025. "Tu vas à Wimbledon avec cinq personnes. Tu paies l'hôtel de tout le monde, les voyages de tout le monde, la nourriture de tout le monde… et tu perds au premier tour. T'as perdu de l'argent", racontait Jo-Wilfried Tsonga dans le podcast Kswiss Show l'an passé.
Sans compter, à l'année, les charges fixes comme le staff, constitué généralement - à minima - d'un entraîneur, d'un préparateur physique, d'un kiné et d'un agent, qui touchent généralement un pourcentage sur les gains.
• Qui a publiquement pris la parole?
Signataire du communiqué, Iga Swiatek s'est, elle aussi, exprimée sur le sujet dans la capitale italienne. "Le plus important est de communiquer et de discuter avec les organisateurs, de négocier. Espérons qu’avant Roland-Garros il y aura la possibilité d’avoir une réunion de ce type", a indiqué la numéro 3 mondiale en conférence de presse.
S'il avait signé la première lettre il y a un an, Novak Djokovic ne s'est, cette fois, pas personnellement impliqué dans le débat. Ce qui ne l'empêche pas de se rallier à la cause de ses pairs. "Les joueurs savent qu'ils auront toujours mon soutien", a affirmé le Serbe devant les médias, alors qu'il va faire son grand retour sur les courts. "La position des joueurs n'est pas là où elle devrait être avec les Grand Chelems et les circuits", a regretté celui qui a été président du Conseil des joueurs de l'ATP et qui a co-fondé la Professional Tennis Association (PTPA) en 2020 pour défendre les intérêts des joueurs face aux instances du tennis.
Les représentants des joueurs élus au Conseil des joueurs de l'ATP, par la voix de leur président Mackenzie McDonald (n°129) ont également publié un communiqué, jeudi soir. "Nous soutenons Jannik Sinner et appuyons son message. Les joueurs méritent d'être écoutés, respectés et inclus dans les discussions importantes concernant le futur de notre sport. Nous restons unis pour œuvrer en faveur d'une meilleure communication et de réels progrès pour tous les joueurs", est-il écrit. "Nous sommes reconnaissants envers Jannik pour avoir évoqué avec honnêteté l'opinion partagée par beaucoup dans le vestiaire."

• Et maintenant?
Une nouvelle réunion des joueurs est prévue à Roland-Garros fin mai, comme l'an dernier. Reste encore à savoir si des officiels du Grand Chelem parisien seront présents. L'annonce de la dotation globale pour l'édition 2026 de Wimbledon (29 juin-12 juillet), attendue dans les prochaines semaines, sera particulièrement scrutée. "Nous, les joueurs, sommes un peu déçus par les revenus générés par Roland-Garros. Dans les semaines à venir, nous connaîtrons également le prize money de Wimbledon, et nous espérons sincèrement que les chiffres seront bien meilleurs. Ensuite viendra l'US Open", a déclaré Jannik Sinner.
Quoi qu'il en soit, une escalade n'est pas à exclure. "À un moment donné, il faudra boycotter si c’est la seule solution pour défendre nos droits. S’il faut en arriver au boycott, je pense que nous, les joueuses, nous pouvons nous unir, car certaines choses en Grand Chelem sont vraiment injustes pour nous", a lancé Aryna Sabalenka.
Si Iga Swiatek et Jannik Sinner se sont montrés sceptiques sur cette possibilité, la Polonaise estimant que ce serait "un peu extrême" et l'Italien estimant que "c'est difficile à dire", la menace a également été formulée par Coco Gauff. "Pour faire avancer les choses, il faut une union. Si tous les joueurs avancent ensemble, alors je peux totalement imaginer un boycott", a assuré l'Américaine.
Il est très regrettable de constater qu'après un an, nous sommes encore loin de la conclusion souhaitée. Quand les meilleurs joueurs d'autres sports se réunissent pour envoyer une lettre aussi importante, je suis convaincu qu'on obtiendrait non seulement une réponse sous 48 heures, mais aussi une réunion pour en discuter. Nous sommes en discussion. On parle d’argent, mais le plus important est de se sentir respecté, et ce n'est pas le cas", a conclu Jannik Sinner. "J'ai vu toutes les conférences de presse et je sais que je ne suis pas le seul. C'est la première fois que j'ai l'impression que tous les joueurs sont sur la même longueur d'onde et partagent la même vision."